Bref Ciel

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Publié par le 09.01.2012 dans la catégorie Livres.

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PLUS LÉGER QUE L’AIR : qui est un loup pour l’autre ?

Federico Jeanmaire

Une phrase ponctue le roman de Federico Jeanmaire : « Le désir de n’importe quelle femme est plus léger que l’air ». Un leitmotiv martelé çà et là par Lita, vieille fille âgée de bientôt 94 ans, à Santi, 14 années au compteur. Cambrioleur précoce, Santi a mal négocié son affaire et se retrouve enfermé dans la salle de bain de la vieille dame solitaire, contraint de l’écouter lui raconter son histoire et celle de sa mère en échange de quelques crackers glissés sous la porte… et d’une promesse de libération prochaine. Le dialogue entre les deux personnages tourne rapidement au monologue, d’autant que c’est la forme choisie par l’auteur, qui ne restitue dans son livre que les répliques de Lita. Le roman rejoint donc le théâtre, l’absence totale de description donnant à l’ensemble un cachet minimaliste qui fait ressembler les lieux à une scène vide, la porte de la salle de bain pour seul point de mire. La présence de l’adolescent ne se fait ainsi ressentir que dans les réactions de son interlocutrice, laquelle semble parfois si sénile ou siphonnée qu’on en vient à douter de l’existence du jeune homme derrière l’opaque obstacle.

Il n’en est rien : Santi n’est pas une vue de l’esprit, mais un être humain en chair et en os, réduit à l’état d’oreille impuissante par la maîtresse des lieux. C’est à une saisissante inversion des rôles que l’on assiste : la fraîcheur et la vigueur du petit voleur devraient avoir le dessus, mais la malice et l’obstination de sa geôlière l’emportent haut la main. Malgré le fort potentiel façon Misery du postulat, Jeanmaire ne bascule jamais vraiment dans le thriller, même s’il exploite à merveille la bipolarité de l’héroïne, tantôt prévenante, tantôt menaçante, qui ne semble jamais bien savoir ce qu’elle veut. Capable de l’affamer un jour et de lui cuisiner un kilo d’escalopes milanaises le lendemain, de faire preuve d’une extrême bienveillance avant de le traiter de noiraud, Lita suit ses pulsions contradictoires minute après minute. Le récit est crispant : il s’agit non seulement de savoir ce que va devenir Santi, mais également de connaître la conclusion de l’histoire qu’elle tarde à boucler, régulièrement distraite par des digressions, des divagations et des considérations matérielles.

L’histoire de la mère de Lita, que Jeanmaire fait traîner avec perversité sur près de 200 pages, fait état de la détermination héréditaire et jusqu’au-boutiste de la lignée à laquelle appartient la vieille dame. Une mère dont le rêve absolu est de tutoyer les airs aux commandes d’un avion, et prête à tout pour parvenir à ses fins, y compris à vendre son corps puis à menacer son instructeur d’une arme. Une mère dont la mort prématurée, annoncée dès le départ par une Lita résignée, prend des relents tragiques grâce au storytelling malin et patient du romancier. Se jouent donc à distance deux duels mixtes, d’abord déséquilibrés par les conventions, puis totalement remis en cause par la bêtise primaire des hommes et le fort caractère de leurs opposantes. Une guerre des sexes révélatrice d’une époque ponctuée par des élans féministes souvent nécessaires, parfois excessifs, qui ont parfois mené les deux sexes à leur perte.

Esseulée durant la majeure partie de son existence, ébréchée par les rares hommes rencontrés dans sa vie, Lita n’a pour univers que son propre appartement, une poignée de photographies et quelques souvenirs à moitié inventés. Sa connaissance du monde extrêmement limitée qui explique en partie le regard très réducteur qu’elle porte sur ce qui l’entoure. Les Argentins ne sont que des « gauchos », terme auquel elle donne une connotation totalement péjorative. Le mépris de la vieille dame pour la ruralité et la pauvreté sociale, agrémenté d’une bonne dose de racisme ordinaire, la rend d’autant plus antipathique. On finirait presque par prendre parti pour son otage, coupable au départ d’avoir voulu abuser de sa faiblesse, et qui devient victime en subissant les imprévisibles foudres d’une femme imperméable aux évolutions de son pays, dominée par une aigreur mielleuse en tous points déplaisante. À travers cette opposition, c’est le manque total de cohésion du pays que Federico Jeanmaire entend stigmatiser, en sous-entendant quasiment que la disparition prochaine des plus vieux argentins ne sera pas forcément une mauvaise chose. Preuve supplémentaire de la différence cinglante entre l’Argentine, pays maladroitement tourné vers l’avenir, et ses voisins d’Amérique du Sud, fermement ancrés dans une culture ancestrale sous le signe du respect des aînés et des traditions. Le désir de la femme est peut-être plus léger que l’air, mais le destin de ce pays est loin d’être aussi aérien.


Plus léger que l'air

Plus léger que l’air (Más liviano que el aire) de Federico Jeanmaire. Paru aux éditions Joëlle Losfeld.

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